Il est des hommes dont on ne mesure véritablement la fonction qu’après leur départ. Tant qu’ils sont là, les rivalités semblent contenues, les ambitions trouvent leurs limites et les contradictions demeurent supportables. Puis vient l’absence. Alors ce que l’homme maintenait par son autorité, son expérience et son art des équilibres doit être porté par des institutions, une culture et une génération entière. Thucydide nous l’enseignait déjà à travers Athènes après Périclès. L’histoire ivoirienne invite les houphouëtistes à méditer cette leçon.
Lorsque l’homme devient une institution
Thucydide ne nous a pas seulement laissé le récit de la guerre du Péloponnèse. Il nous a transmis une anatomie du pouvoir.
Chez lui, Périclès apparaît comme celui qui savait gouverner non seulement les affaires d’Athènes, mais aussi ses passions. Il connaissait la foule sans devenir son prisonnier. Il savait parler au peuple sans flatter systématiquement ses impatiences. Son autorité tenait autant à son intelligence qu’à sa capacité à imposer une mesure aux ambitions collectives.
Puis Périclès disparaît.
Athènes demeure puissante. Ses navires sont encore nombreux, ses ressources considérables, son prestige immense. Pourtant quelque chose d’essentiel s’est déplacé.
Le gouvernail existe encore.
Mais la main qui connaissait la mer n’est plus là.
Les successeurs entrent progressivement dans une compétition où la conquête de l’influence personnelle risque de l’emporter sur la prudence stratégique. La cité qui dominait ses forces commence à être travaillée par elles.
Voilà l’avertissement de Thucydide : la disparition d’un grand dirigeant ne crée pas nécessairement les fragilités ; elle révèle parfois celles que son autorité contenait.
Houphouët-Boigny et la maison après le patriarche
La comparaison doit rester prudente : Abidjan n’est pas l’Athènes du Ve siècle avant notre ère, et Félix Houphouët-Boigny n’est pas Périclès.
Mais les mécanismes humains traversent les siècles.
Houphouët-Boigny fut longtemps davantage que le chef d’un parti ou le président d’un État. Il était devenu le point d’équilibre d’un système politique, social et symbolique. Autour de lui coexistaient des personnalités, des générations, des territoires et des ambitions parfois concurrentes.
Sa force ne consistait pas à supprimer ces différences.
Elle consistait à les contenir dans une maison suffisamment vaste pour que personne n’ait intérêt à l’incendier.
Après sa disparition, la question fondamentale n’était donc pas seulement : qui succédera à Houphouët ?
Elle était plus profonde : ce qu’un homme savait maintenir ensemble pouvait-il survivre sans lui ?
Les décennies suivantes ont montré combien cette question était redoutable.
Les héritiers peuvent posséder l’arbre et perdre la sève
Aujourd’hui encore, plusieurs sensibilités politiques se réclament de l’héritage houphouëtiste, particulièrement autour du PDCI-RDA et du RHDP.
Mais l’histoire adresse aux héritiers une mise en garde sévère : on peut recevoir une maison et perdre l’art de l’habiter.
On peut conserver le nom du père et abandonner sa méthode.
On peut multiplier les références au passé tout en laissant disparaître ce qui faisait sa fécondité : la patience, la palabre, le compromis, la recherche de l’équilibre, la capacité à distinguer l’adversaire de l’ennemi et, surtout, la primauté de la stabilité nationale sur les victoires personnelles.
L’houphouëtisme ne devrait donc pas devenir une querelle de propriété.
Un héritage politique ressemble davantage à un puits ancestral. Celui qui prétend en être propriétaire tout en laissant l’eau se tarir n’est pas un héritier : il est simplement le gardien d’une margelle vide.
Le piège des ambitions devenues plus grandes que la maison
Thucydide connaissait admirablement cette mécanique.
Lorsqu’une communauté perd l’autorité capable d’ordonner ses ambitions, les rivalités personnelles peuvent progressivement se déguiser en divergences idéologiques. Chacun affirme défendre l’intérêt général tandis que chacun redoute surtout de voir l’autre prendre l’avantage.
C’est ici que commence le danger pour toute famille politique.
Lorsque la question « Que devons-nous construire ensemble ? » est remplacée par « Qui doit commander ? », la maison entre dans l’âge des héritiers impatients.
Or une famille politique ne meurt pas toujours sous les coups de ses adversaires.
Elle peut mourir de la compétition de ses enfants.
Le baobab ne redoute pas seulement la tempête. Il doit aussi craindre les termites qui travaillent silencieusement son tronc.
Aux houphouëtistes : transformez l’héritage en institutions
La grande leçon à tirer n’est pourtant pas pessimiste.
Elle est institutionnelle.
Ce qu’un fondateur accomplissait autrefois par son prestige personnel doit, après lui, être accompli par des règles, des institutions et une culture politique partagée.
Il faut donc organiser la palabre avant la crise, prévoir l’arbitrage avant la rupture, préparer les successions avant les batailles, transmettre aux jeunes avant que la mémoire ne devienne légende.
Il faudrait surtout réhabiliter une discipline du langage.
Dans les sociétés profondément relationnelles, les mots sont rarement innocents. Une humiliation publique laisse quelquefois une cicatrice plus durable qu’une défaite électorale.
Les dirigeants passent ; les paroles demeurent dans les mémoires.
La retenue n’est donc pas faiblesse.
Elle est puissance maîtrisée.
Ne cherchez pas un nouvel Houphouët
Peut-être faut-il enfin renoncer à une illusion : celle d’attendre éternellement l’homme providentiel qui réunira à lui seul toutes les branches dispersées.
L’avenir de l’houphouëtisme ne réside probablement pas dans la recherche d’un nouvel Houphouët-Boigny.
Il réside dans la capacité de ses héritiers à transformer en culture collective ce qui dépendait autrefois du génie politique d’un homme.
Voilà le passage décisif : de l’homme aux institutions, du souvenir à la méthode, de la fidélité proclamée à la responsabilité assumée.
Thucydide nous regarde depuis vingt-cinq siècles et murmure la même leçon aux puissants : les cités deviennent vulnérables lorsque leurs dirigeants préfèrent leur victoire à la durée de l’œuvre commune.
Aux houphouëtistes de l’entendre.
Car lorsque les enfants se disputent longtemps sous le baobab planté par leurs pères, ils finissent parfois par oublier pourquoi l’arbre avait été planté.
Le véritable hommage à Houphouët-Boigny ne sera donc pas de savoir lequel de ses héritiers parlera le plus fort en son nom.
Il sera de savoir lesquels auront suffisamment de sagesse pour transmettre, après eux, une Côte d’Ivoire plus unie que celle qu’ils auront reçue.
L’héritage ne demande pas seulement des héritiers.
Il demande des hommes et des femmes capables de devenir, à leur tour, des ancêtres dignes de mémoire.
Norbert KOBENAN
LES MARDIS DE NK/ Les HOUPHOUËTISTES à l’aune de Thucydide- Quand disparaît celui qui tenait les équilibres
Publié le 24 août 2026
.png)
